Tuco, au revoir, vieux truand !

Le Bon, la Brute et le Truand.

 

À 98 ans, Eli Wallach vient de rejoindre la planète de ces vieux acteurs qui crevèrent les écrans. Dans ce film, Tuco a su donner maille à partir avec les pourtant chevronnés et vieux roublards qu’étaient, et demeurent, Lee Van Cleef et Clint Eastwood dans ce film de Sergio Leone.

C’est une histoire pétillante, où s’entremêlent la tendresse, la crainte, la peur, la haine, chaque scène méritant un développement à elle seule, tant sur les plans  moral, philosophique, politique, voire religieux.
On peut, hormis sa longue carrière dont le dernier film lui est quasiment tout dédié, saluer sa constante dans sa vie privée : pas une entorse à son mariage…de plus de soixante ans. ^_^

 

Une vision particulière de cette religiosité évoquée plus haut, due à M.  Rémy DW

« C’est peut-être un peu plus que ça.
J’ai fini par penser que les trois héros symbolisent le christianisme (le Bon), l’Islam (la Brute) et le Judaïsme (le Truand).

Réfléchissons-y.

tuco Tuco, le Juif symbolisé, est l’éternel poursuivi, menacé de pendaison et toujours vivant. Il réchappe à tout, il est sympathique et totalement dénué de scrupule.
Blondin, qui figure le Chrétien, erre sans but. Il ne cherche rien, philosophe sans cesse, et se trouve secouru par une divine providence, le boulet qui fait effondrer la poutre qui le pend, par exemple, ou la carriole sudiste qui contient un secret. Il passera par des tribulations coûteuses mais sera seul sauvé, à la toute fin.

 santenzaQuant à Sentenza, notons-le, c’est la brute qui se déguise. Très bien vu : combien de chameliers trompent leur monde ?
La marche dans le désert font penser aux quarante jours, et Tuco est le diable tentateur. Le trésor annoncé sur la route par des mourants sudistes, sonnant et trébuchant, fait rêver cette vieille crapule qui y voit sa Terre promise, d’ailleurs annoncée par un monde mourant (l’armée sudiste, les derniers braves magnanimes). Tuco est le Juif qui y croit, comme tout le cinéma hollywoodien sémitique, il fait de l’argent du vol, du braquage, l’eldorado, la fin ultime : le veau d’or est toujours debout. Tuco, pour arriver à ses fins, est prêt même à sauver son vieil ennemi chrétien pour le tromper car — voilà l’ennui — dans sa souffrance, le Bon a entendu la vérité. C’est lui qui sait. Tuco n’a qu’une partie du message : le nom du cimetière où se trouve le trésor. Le nom du cimetière, notez-le ! Ce qui est mort, l’ancien Testament, l’ancienne Alliance. Tiré par les cheveux ? Attendez voir.
Il y a plus magistral: le passage du pont. Tout y est symbole à mes yeux.
Le pont symbolise le passage de l’ancien monde (le Sud de la tradition), au nouveau monde, nordiste, anglo-saxon, c’est la domination de Wall Street… la Terre Promise de Tuco qui veut aller là. Les dollars sont là-bas, qu’importe la soldatesque.

blondinLe Bon prend l’initiative de faire sauter le pont, faisant cesser la guerre et l’opposition stérile entre ancien et nouveau. Certes, la guerre se déplacera et tuera ailleurs, mais en attendant, quelques vies sont gagnées.
Sur l’autre rive, Tuco n’a que faire du jeune homme mourant. Le Bon lui concède une cigarette: un mal pour un bien : mission inlassable de l’Eglise.
Tuco part droit au trésor, dans la ligne de mire du canon qu’allume Clint: symbole de vérité qui touche au but et rattrape irrémédiablement celui qui fuit vers son propre plaisir. Tuco est bousculé, et non tué; une rémission est toujours possible.
Enfin, la scène du cimetière. C’est là qu’est le trésor. Et alors, tout s’éclaire : « pourquoi chercher parmi les morts ? demande le Christ. Ce n’est pas là que vous trouverez ce que vous cherchez. »
Les trois religions sont là : le Juif, le Chrétien, le Musulman. Le Juif et le Chrétien se débarrassent du Musulman, en premier lieu, comme pour dire : restons entre gens de l’ancien livre, du vrai conflit. Si les choses se résolvent entre nous et que l’un de nous meure, tout finira. La brutalité pure de la Brute ne peut aller plus loin, la violence ne peut atteindre à l’ultime moment. Il ne peut aller plus loin que le cimetière, car il n’a droit à aucune théologie: l’Islam ne dialogue par avec Dieu.
Chose admirable, le Bon révèle ce qu’il sait en l’écrivant sur une pierre. Une pierre comme celle sur laquelle on a bâti l’Eglise. Qu’y a-t-il d’écrit ? Rien ! Le Verbe est imprononçable. Tuco n’avait que des illusions, il n’y a pas de nom pour le véritable bonheur, et surtout pas de nom d’homme : vous ne servirez pas deux maîtres…
Finalement, le trésor est dans la tombe d’à côté, celle qu’on a délaissée. Le trésor sort d’une tombe, comme du suaire le troisième jour. Ce sont les talents d’or qu’on a dissimulés au jour, qu’on a enfouis. La parabole est bien là.
Pour finir, le Juif se trouve pendu par son propre vice, l’or à ses pieds, inutile à sa prédation, puisqu’il est prisonnier de son corps suspendu : le jouisseur est tel que ses richesses ne l’assouvissent point.
Le Bon s’éloigne avec sa part. Il a procédé à un juste partage. Mais ce qu’il emmène lui servira, à lui. De bout en bout, il a été le plus intelligent, le plus habile. Mais il n’a aucun but, aucune ambition spéciale : il se voue à sa propre vocation, se laissant guider, le désert est devant lui et nul ne sait où il va… »

Je ne sais trop si Leone avait pensé à une telle confrontation de ces trois religions monothéismes, toujours est-il que dans un Western, la loi principale de survie reste le pistolet. Mais rien n’empêche d’en discuter les fondements.

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8 réponses à Tuco, au revoir, vieux truand !

  1. Djefbernier dit :

    S’il n’y a pas pensé aucun doute à la lumière de ce billet qu’il a été guidé. Excellent ce ne peut être un hasard. Ou alors dommage.

  2. carine dit :

    Belle analyse mais tu crois que Leone y a mis tout ça ?
    Je vois plutôt des personnages mythiques de l’Ouest mythique.
    Tout cherchent le pognon, en y mettant plus ou moins de morale et de scélératesse.
    Ils ont tous leurs bons moments (non pas tous, pas le fameux Sentenza, ordure et demie) et leurs côtés sombres.

    RIP Tuco… tu n’as pas volé ton repos.

  3. blh dit :

    C’est aussi ma conclusion, ce film est une « évocation » du Far West, où le plus habile au pistolet pouvait prétendre à une vie plus longue que la plupart. Pour moi, ce la n’est qu’illusions de la réalité des cette époque, mais racontée avec une telle virtuosité que les 3 heures du film nous paraissent bien trop rapides.
    Je ne sais trop si M. Léone a perçu cette allégie et l’a arrangée à sa manière, le cas échéant, on pourrait préciser que la musique de Morricone ressemble assez aux « trompettes de Jéricho »…
    Mais j’ai des doutes ^_^

  4. LHDDT 佐罗 dit :

    Moi, je fais la Brute 😉 @Blh, le Truand. LaMouette : la Bonne comme de bien entendu (tu parles !)

  5. Bravo !
    Excellent billet qui m’a vraiment régalé.
    Une vision très intéressante.
    Difficile de s’occuper de son propre blog et d’aller voir tous ceux qui nous intéressent… mais finalement, ce n’est pas si mal puisque l’on bénéficie de belle surprise comme ce post !
    Ce réalisateur, son ami compositeur et son acteur fétiche compose le triumvirat idéal !
    Ces artisans de l’ancien monde ont presque tous disparus pour le plus grand malheur du cinéma. Après Tuco, Le Bon devrait bientôt suivre… triste !

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