Antoine de Saint-Exupéry

La terre des hommes.

 » Seul l’Esprit, s’il souffle sur la glaise, peut créer l’Homme « 

 

Ce texte a été publié dans le numéro d’août-septembre du Figaro Histoire.

Merci à M. Vincent Tremolet de Villers, rédacteur en chef des pages débats-opinions du Figaro et du FigaroVox.

histoire

«J’aimerais être un soldat tout à fait anonyme», avait écrit Antoine de Saint-Exupéry au mois d’août 1939. Quatre ans et demi plus tard, après s’être envolé de Bastia pour rejoindre Marseille, le pilote disparaissait dans les profondeurs. C’était le 31 juillet, il y a soixante-dix ans. Moins anonyme que jamais, l’auteur du Petit Prince connaît depuis des millions de tirages – «la croyance au nombre (…), cette fumisterie de l’époque», disait-il! Des générations ont découvert avec lui les 10.000 mètres d’altitude, «ce territoire inhabitable», la navigation dans les étoiles du désert de Libye, les renards, les moutons et la beauté d’une rose, cette «fête un peu mélancolique». S’il vivait entre le ciel, les sables et les planètes, Tonio restait obsédé par la marche de la machine ronde. Pendant cinq ans, de lettres en articles (de son cher Léon Werth à des officiers amis), il avait tiré de la tragédie de la guerre, puis de la tragédie de la paix occupée, des considérations sombres et prophétiques – «nous allons vers les temps les plus noirs du monde» – qui ont été réunies, longtemps après sa mort, en un volume qui nous apparaît aujourd’hui comme l’un des plus précieux de ceux qu’il ait écrits.

Ah ! mon pauvre ami, je préférerais me faire trappiste plutôt que passer trente heures dans la société coranique que vous prétendez nous préparer, où l’homme n’est plus jugé sur sa qualité d’Être mais sur son formulaire, où les Manifestes tiennent lieu de cœur, où les voisins de palier s’érigent en dénonciateurs et en juges, où rien n’est respecté de la patrie intérieure

saint-exuperySaint-Ex est mobilisé en 1939, affecté au groupe 2/33, une escadrille de reconnaissance aérienne. Après l’armistice, il rejoint New York où il se présente «en avocat de la France» (Raymond Aron). De Gaulle et Vichy se le disputent sans que l’écrivain ne penche ni pour l’un ni pour l’autre. Au Général qui proclame «Nous avons perdu une bataille. Nous n’avons pas perdu la guerre», il répond: «Dites la vérité, général, nous avons perdu la guerre. Nos alliés la gagneront.» Au Maréchal qui le fait nommer sans le consulter au Comité national, il fait savoir qu’ «il n’est pas un homme politique» et «qu’il aurait décliné la présente nomination s’il avait été consulté». Ce démenti ne suffit pas. André Breton, accusateur public, déclenche sa fureur contre Saint-Exupéry. Ce dernier rédige une longue réponse au pape du surréalisme (qu’il n’enverra pas finalement). Le ton est ferme. Il s’en prend «aux exercices oratoires qui assurent une audience tranquille». En fait de résistance, dit-il, «je crois aux actes, non aux grands mots». Comment juger, de New York ou de Londres, explique-t-il, le courage ou la lâcheté des Français qui vivent sous la terreur de l’occupant nazi? «Je n’ai pas une âme d’inspecteur.» Dans cette même lettre, en quelques lignes, il fait d’André Breton le père de la société de surveillance: «Ah! mon pauvre ami, je préférerais me faire trappiste plutôt que passer trente heures dans la société coranique que vous prétendez nous préparer, où l’homme n’est plus jugé sur sa qualité d’Être mais sur son formulaire, où les Manifestes tiennent lieu de cœur, où les voisins de palier s’érigent en dénonciateurs et en juges, où rien n’est respecté de la patrie intérieure, où vous prétendez clarifier et assainir l’individu en le violant en permanence selon toutes les techniques connues de vous, dans le but d’étaler sa tripaille au soleil dans une sorte de foire aux puces universelle.» En proie à une profonde mélancolie, il se sent de plus en plus étranger aux calculs politiques, aux avancements d’ambassades, aux règlements de comptes entre Français. En juin 1943, à Oujda, au Maroc, il rédige une lettre d’une noirceur effroyable. Au général X, il dit voir venir «l’homme robot, l’homme termite (…). L’homme qu’on alimente en culture de confection, en culture standard, comme l’on alimente les bœufs en foin». Il poursuit: «Moi je hais cette époque, où l’homme devient sous un “totalitarisme universel”, bétail doux, poli et tranquille.» Ne connaissant ni la paix du cœur, ni la paix des nerfs, l’officier, malgré la limite d’âge, parvient en 1944 à rejoindre son escadrille. Il ne veut plus écrire mais combattre pour la liberté, celle «qui se situe exactement à la frontière de l’empire intérieur».

Antoine-de-St-Exupery

Je me demande ce qu’il penserait de son mouton aujourd’hui…

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3 réponses à Antoine de Saint-Exupéry

  1. Je n’aime pas la littérature. Elle m’ennuie. C’est un art mineur, et je le pense sincèrement.
    Alors Saint-Exupéry ! c’est presque un comble.
    Le plus grand art est l’architecture. ensuite, la musique, ensuite la peinture.

  2. Elena dit :

    Madame, Monsieur,

    Je suis sécretaire de Anatoly Livry, Suisse, docteur de l’Université française, germanophile et très ouvert envers toutes les thèses historiques libres, ce qui lui vaut pas mal de complications universitaires …

    Vous pouvez publier l’un de ses articles,
    ex. : http://www.enquete-debat.fr/archives/deutschland-deutschland-uber-alles-83115

    Via mon intermédiaire, vous pouvez entrer en contact avec Dr. Livry,

    Bien cordialement,
    Elena Gramycheva

    • blh dit :

      Bonjour, Elena,
      je découvre ce site et et commence à lire quelques articles qui ne me déplaisent pas du tout.
      j’attendrai quelques jours pour vous soumettre quelques notes concernant AH et l’Allemagne du début du XXeme siècle.
      A bientôt, j’espère.

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