L’honneur d’un commandant

Parler de la France, la vraie, et honorer la mémoire de l’un de ses fidèles serviteurs alors que le rata que l’on nous sert à longueur de journée est d’une affligeante course aux fauteuils des ors républicains est un évènement à graver dans le marbre, tant il nous redonne du baume au coeur.

Que se passe-t-il à Montluçon ? J’avoue que je n’en sais trop rien. Quelles sont les dernières nouvelles de Saint-Brieuc ? R.A.S. A-t-on reçu des images d’Épinal ? Pas depuis un moment… On n’en saurait dire autant de Béziers. Depuis que Robert Ménard a été triomphalement élu à la mairie de la vieille cité languedocienne, en renvoyant dos à dos les candidats investis par les deux partis du Système, il ne se passe guère de temps sans que quelque initiative hardie de notre confrère et ami défraie la chronique et lui vaille simultanément le soutien du plus grand nombre de ses administrés et la réprobation de la plupart des médias comme il faut.

Le maire « d’extrême droite » (ceci expliquerait-il cela ?) n’a-t-il pas pris un arrêté pénalisant la pratique répandue, aussi élégante qu’hygiénique, aussi traditionnelle que démocratique, du crachat dans les jardins publics et sur les trottoirs de sa ville ? N’osait-il pas, il y a quelques jours (Gabrielle Cluzel s’en faisait l’écho ici même) ouvrir toutes grandes les portes de son hôtel de ville, bien chauffé, à un dangereux repris de justice, bien connu dans tous les milieux sous le nom de « Petit Jésus » et flanqué, outre sa famille, d’un bœuf et d’un âne ? Et voici que j’apprends, pas plus tard qu’hier, grâce au site de Libération, qui s’en alarme et s’en indigne évidemment, que Ménard a résolu de donner à une rue, au risque de déclencher une guerre civile sur les bords de l’Orb, le nom d’un des participants du putsch des généraux. De quoi s’agit-il exactement ?

Une municipalité précédente avait cru bon, comme d’innombrables communes de France, de donner à l’une des artères de la ville le nom de « rue du 19-Mars-1962 », en souvenir des accords d’Évian, qui mirent officiellement fin à huit années d’insurrection puis de guerre en Algérie. Or, il est absurde que des milliers de plaques bleues commémorent ce jour dans notre pays, et ceci pour deux raisons déterminantes. Autant il est légitime qu’un Algérien, et fier de l’être, célèbre la fin de la colonisation et la victoire diplomatique qui a débouché sur l’indépendance de son pays, autant, quoi que l’on pense des événements d’alors, de leur conclusion et de ses suites, il est anormal qu’un Français se réjouisse de la défaite politique qui a mis fin à cent trente ans de souveraineté et de présence françaises de l’autre côté de la Méditerranée. Mais, surtout, on ne devrait pas oublier que ces accords qui prétendaient mettre fin aux hostilités ont marqué le début d’une période de massacres et de l’exode de plus d’un million d’hommes et de femmes, français par l’origine ou par le choix du cœur et du sang. Le souvenir du 19 mars 1962 n’est ni apaisant ni fédérateur ni réconciliateur pour un pied-noir, pour un harki ou pour un patriote français.

Mais au fait, quel nom devrait désormais porter l’ancienne rue du 19-Mars-1962 ? Ceux, effectivement polémiques, du général Salan, du lieutenant Degueldre ou de Jean-Marie Bastien-Thiry ? La personnalité que Robert Ménard a choisi d’honorer n’est autre que le commandant Hélie Denoix de Saint Marc, disparu il y a juste un an.

Qui est Hélie Denoix de Saint Marc ? Résistant, et rescapé de Buchenwald, ce militaire de carrière avait combattu en Indochine. Il y avait été le témoin meurtri et de notre défaite et du lamentable abandon par la France de nos auxiliaires vietnamiens. Il s’était juré de ne plus jamais revivre une semblable honte. Il avait juré, comme nombre d’officiers de sa génération, de toujours garder l’Algérie à la France. Commandant par intérim du 1er REP au moment du putsch, il avait rejoint les généraux « factieux » pour tenir son serment, sans autre motif que le patriotisme, sans autre but que celui de défendre le drapeau et de soutenir l’honneur français. Un certain Charles de Gaulle n’avait-il pas fait de même en juin 1940 ? Déchiré entre ce que lui dictait sa conscience et son devoir de discipline envers le pouvoir civil, Saint Marc s’était rendu et avait convaincu le général Challe d’en faire autant au bout de quarante-huit heures. Cette éphémère rébellion, il devait la payer d’une condamnation à dix ans de réclusion. Libéré en 1968, légalement réhabilité en 1978, Hélie Denoix de Saint Marc l’avait été moralement lorsque, l’État reconnaissant à l’extrême soir de sa vie la noblesse de ses mobiles et de sa personne, il avait été fait, fin 2011, grand-croix de la Légion d’honneur.

Il n’est pas choquant, il est salubre de voir enfin rendus les honneurs à celui qui n’avait jamais perdu le sien.

 

Que l’on se rappelle sa déclaration devant le haut tribunal militaire, le 5 juin 1961

 

Ce que j’ai à dire sera simple et sera court. Depuis mon âge d’homme, Monsieur le président, j’ai vécu pas mal d’épreuves : la Résistance, la Gestapo, Buchenwald, trois séjours en Indochine, la guerre d’Algérie, Suez, et puis encore la guerre d’Algérie…

En Algérie, après bien des équivoques, après bien des tâtonnements, nous avions reçu une mission claire : vaincre l’adversaire, maintenir l’intégrité du patrimoine national, y promouvoir la justice raciale, l’égalité politique. On nous a fait faire tous les métiers, oui, tous les métiers, parce que personne ne pouvait ou ne voulait les faire. Nous avons mis dans l’accomplissement de notre mission, souvent ingrate, parfois amère, toute notre foi, toute notre jeunesse, tout notre enthousiasme. Nous y avons laissé le meilleur de nous-mêmes. Nous y avons gagné l’indifférence, l’incompréhension de beaucoup, les injures de certains. Des milliers de nos camarades sont morts en accomplissant cette mission. Des dizaines de milliers de musulmans se sont joints à nous comme camarades de combat, partageant nos peines, nos souffrances, nos espoirs, nos craintes. Nombreux sont ceux qui sont tombés à nos côtés. Le lien sacré du sang versé nous lie à eux pour toujours. Et puis un jour, on nous a expliqué que cette mission était changée. Je ne parlerai pas de cette évolution incompréhensible pour nous. Tout le monde la connaît. Et un soir, pas tellement lointain, on nous a dit qu’il fallait apprendre à envisager l’abandon possible de l’Algérie, de cette terre si passionnément aimée, et cela d’un coeur léger. Alors nous avons pleuré. L’angoisse a fait place en nos coeurs au désespoir.

Nous nous souvenions de quinze années de sacrifices inutiles, de quinze années d’abus de confiance et de reniement. Nous nous souvenions de l’évacuation de la Haute-Région, des villageois accrochés à nos camions, qui, à bout de forces, tombaient en pleurant dans la poussière de la route. Nous nous souvenions de Diên Biên Phû, de l’entrée du Vietminh à Hanoï. Nous nous souvenions de la stupeur et du mépris de nos camarades de combat vietnamiens en apprenant notre départ du Tonkin. Nous nous souvenions des villages abandonnés par nous et dont les habitants avaient été massacrés. Nous nous souvenions des milliers de Tonkinois se jetant à la mer pour rejoindre les bateaux français.

Nous pensions à toutes ces promesses solennelles faites sur cette terre d’Afrique. Nous pensions à tous ces hommes, à toutes ces femmes, à tous ces jeunes qui avaient choisi la France à cause de nous et qui, à cause de nous, risquaient chaque jour, à chaque instant, une mort affreuse. Nous pensions à ces inscriptions qui recouvrent les murs de tous ces villages et mechtas d’Algérie : “ L’Armée nous protégera, l’armée restera “. Nous pensions à notre honneur perdu. Alors le général Challe est arrivé, ce grand chef que nous aimions et que nous admirions et qui, comme le maréchal de Lattre en Indochine, avait su nous donner l’espoir et la victoire. Le général Challe m’a vu. Il m’a rappelé la situation militaire. Il m’a dit qu’il fallait terminer une victoire presque entièrement acquise et qu’il était venu pour cela. Il m’a dit que nous devions rester fidèles aux combattants, aux populations européennes et musulmanes qui s’étaient engagées à nos côtés. Que nous devions sauver notre honneur. Alors j’ai suivi le général Challe. Et aujourd’hui, je suis devant vous pour répondre de mes actes et de ceux des officiers du 1er REP, car ils ont agi sur mes ordres.

Monsieur le président, on peut demander beaucoup à un soldat, en particulier de mourir, c’est son métier. On ne peut lui demander de tricher, de se dédire, de se contredire, de mentir, de se renier, de se parjurer. Oh ! je sais, Monsieur le président, il y a l’obéissance, il y a la discipline. Ce drame de la discipline militaire a été douloureusement vécu par la génération d’officiers qui nous a précédés, par nos aînés. Nous-mêmes l’avons connu, à notre petit échelon, jadis, comme élèves officiers ou comme jeunes garçons préparant Saint-Cyr. Croyez bien que ce drame de la discipline a pesé de nouveau lourdement et douloureusement sur nos épaules, devant le destin de l’Algérie, terre ardente et courageuse, à laquelle nous sommes attachés aussi passionnément que nos provinces natales.

Monsieur le président, j’ai sacrifié vingt années de ma vie à la France. Depuis quinze ans, je suis officier de Légion. Depuis quinze ans, je me bats. Depuis quinze ans j’ai vu mourir pour la France des légionnaires, étrangers peut-être par le sang reçu, mais français par le sang versé. C’est en pensant à mes camarades, à mes sous-officiers, à mes légionnaires tombés au champ d’honneur, que le 21 avril, à treize heure trente, devant le général Challe, j’ai fait mon libre choix.

Terminé, Monsieur le président.

Ce contenu a été publié dans Politique, avec comme mot(s)-clé(s) , , . Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Une réponse à L’honneur d’un commandant

  1. LHDDT 佐罗 dit :

    Aura t-on droit à Paris-Capitale, à une rue Eric Noha, le moment venu ?
    Espérons le.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *